jeudi 10 mai 2012
Mercredi de Mai
mercredi 9 mai 2012
Une histoire montée de toutes pièces (suite)
II
Marcus a perdu sa femme la semaine dernière. Usée par une longue lutte contre la maladie, exsangue, elle a rendu l’âme début mai. Dans les jours qui ont suivi le décès, Marcus, hagard, a laissé les sœurs de sa femme organiser l’enterrement. Il assiste à la cérémonie avachi dans son fauteuil roulant, sans que personne ne songe à ajuster sa posture. Des pies cisaillent un ciel trop bleu pour l’occasion ; la grisaille des semaines passées eut été de meilleur ton devant le funérarium. Les membres de la famille attendent la suite des événements par petits groupes, à l’ombre d’un saule pleureur.
Marcus repense à ce livre qu’Eliette lui avait offert pour un anniversaire. Il ne lisait pas tellement à l’époque et elle ne lui faisait guère de cadeaux non plus, toute affairée qu’elle était. Mais ce petit livre, il se souvient, racontait des histoires d’amour. Il se rappelle qu’il s’était mis à les lire entre deux fournées, à la boulangerie. A la retraite, il avait essayé de s'y remettre, mais jamais il n’avait retrouvé le plaisir procuré par ces histoires, savourées pendant que les miches doraient au four. Hier, sur un journal qu’il ne lit pas d’habitude, oublié là par sa petite fille, un encart a retenu son attention. « Notre histoire est à vous, nos auteurs écrivent vos histoires. Contactez les Editions Histoire de lire, au… » Marcus a déchiré la page, l’a pliée et et l’a glissée dans sa poche.
jeudi 26 avril 2012
Mercredi d'Avril
mercredi 25 avril 2012
Définitions (Le Petit Robert)
Travail.
- Etat d’une personne qui souffre, qui est tourmentée ; activité pénible.
- Période de l’accouchement pendant laquelle se produisent les contractions utérines aboutissant à l’expulsion du fœtus.
- Ensemble des activités humaines coordonnées en vue de produire quelque chose.
Travailler.
- faire souffrir, tourmenter, torturer. Inquiéter en obsédant.
- Préoccuper.
- Agiter, troubler.
- Battre, malmener.
- Soumettre à une action suivie, pour donner forme (ou changer de forme), rendre plus utile ou utilisable.
- Chercher à acquérir ou à perfectionner, par l’exercice, l’étude, la connaissance ou la pratique.
- Faire tous ses efforts pour obtenir (un résultat), apporter ses soins à.
- S’efforcer, tacher, tendre, préparer, collaborer.
- Agir d’une manière suivie, avec plus ou moins d’efforts, pour obtenir un résultat utile.
Travaillotter. Travailler peu.
mardi 24 avril 2012
Une histoire montée de toutes pièces
I
Les candidats se regardent à peine. Ils croisent ou décroisent les jambes en attendant qu’on les sollicite, défroissent un pli de pantalon, examinent la moulure du fauteuil, la caressent du dos de la main.
Elle se sent décalée. Il n’y aura peut-être qu’un élu parmi eux et elle se dit : pourquoi pas elle. Elle se tient là, parmi les autres, sans se sentir vraiment à sa place. Elle est pourtant à l’aise, avec son tailleur pantalon et son sac en cuir souple. Elle respire calmement.
L’issue de cet entretien n’est pas vitale. Elle adopte ce détachement pour les événements importants, comme si prendre les choses trop au sérieux avait un « je ne sais quoi » de ridicule, de sourcils froncés pour rien, de mouche battant des ailes bruyamment dans un verre d’eau.
Ca fait bien longtemps qu’elle n’a pas battu des ailes. Elles sont là, invisibles sous sa veste de tailleur, repliées, presque endolories à force de ne pas servir, comme le tailleur, d’ailleurs. Il faut qu’elle décroche ce job, ou un autre, peu importe finalement. Il lui faut une étiquette, vite, qu’on lui foute la paix. Elle ne peut plus supporter ce flottement, quand on lui demande : Et alors, tu travailles maintenant ?
C’est son tour à présent. Elle se lève et suit la jeune femme qui vient la chercher. Celle-ci a un dossier à la main, pour se donner une contenance, sans doute. Son pas pressé l’amuse, la distance à parcourir jusqu’au bureau est si courte...
La jeune femme explique les taches à effectuer de manière très concise. Il faut produire 400 mots par page. Ils paient pour rêver. Ils font appel à nos services pour qu’on leur raconte les histoires qu’ils n’ont pas le temps de vivre, qu’ils ne savent pas écrire eux-mêmes. Ils vous donneront environ trois mots et vous aurez trois jours, pour écrire leur histoire… Il faut envoyer le texte en Times New Roman taille 12 uniquement, nos correcteurs ne relisent que les manuscrits écrits au bon format, avec le bon nombre de mots. Vous serez payée à la page au début, puis on verra. On ne cherche pas des écrivains. On cherche des personnes qui écrivent vite et bien. Vous avez des questions ?
- Est-ce qu’on rencontre les clients, est-ce qu’on leur parle ? Peut-on entendre leur voix au moins une fois ?
- Vous ne leur parlerez pas. On vous enverra une bande son MP3 avec leur requête. Les clients sont souvent des personnalités qui ne veulent pas etre reconnues. Ce sont de grands lecteurs. Ils ont besoin de rêver, de sentir que nos histoires ont été écrites pour eux sans qu’on les ait démasqués. C’est toute la difficulté de ce travail. Nous cherchons des rédacteurs imaginatifs et discrets.
- Je vois.
- J’ai étudié votre candidature. Nous aimons votre style. Nous pensons que vous avez la capacité de toucher nos clients. Vous savez, quand un client aime une histoire, il demande le même rédacteur pour la suivante. Nous vivons dans la société du sur-mesure. Les gens se sentent seuls et anonymes, ils ne veulent plus lire les mêmes histoires que leurs voisins, ils aiment avoir le sentiment que nos ouvrages ne parlent qu’à eux, ils veulent se sentir différent, unique, vous comprenez ?
- Ils veulent qu’on leur susurre à l’oreille ce qu’ils veulent bien entendre, c’est ca ? Alors pourquoi ne vont ils pas sur des sites de rencontres ?!
La jeune femme toussote, comme pour rappeler la candidate à l’ordre.
- Ne vous inquiétez pas, votre anonymat sera respecté également. Vous aurez un pseudonyme. Si vous êtes d’accord, on commence demain.
Nouvelles technologies (alexandrins, rimes croisées, 5 quatrains)
(un jeu sur www.concoursdenouvelles.fr/vosnouvellesvote/index.html)
Les nano puces ont conquis nos jours et nos nuits
Elles procèdent, s’excitent, calculent dans le noir
Au creux de la main, un téléphone, un étui
Tout petit, comme un doudou, notre mémoire
Elles se souviennent à notre place, rangent nos idées
Dessinent des courbes et des arborescences
Inventent du nouveau, du beau, du simplifié
On s’habitue et déjà l’obsolescence
Les enfants cliquent, initialisent le système
Leurs ramifications deviennent horizontales
Plus besoin des ainés pour comprendre un thème
Les enfants cliquent et recliquent, c’est leur Graal
Effacées les limites, avec le virtuel
La réalité est dure, vite, un clic
Le vrai, le faux, le jeu, le rêve s’entremêlent
Les technologies nouvelles jusqu’à la lie… hic ?
On avance, voilà, les puces sont dans nos corps,
On marche, on court, on accélère à toute vitesse
Bientôt, les nouvelles technologies de la mort
Même plus peur… mais quel réveil après l’ivresse ?
vendredi 20 avril 2012
Comme un cactus
"J'imagine que je ressemble un peu au tronc d'un cactus, lui avait-elle expliqué un jour. J'absorbe une certaine quantité de culture et de sociabilité au contact de mes amis, puis je me replie sur moi-meme et j'en vis pendant un certain temps, jusqu'à ce que j'ai de nouveau soif. Il n'est pas bon d'entretenir une telle autarcie, une sorte d'exil volontaire en fait. Cela vous rend différente. "
Loving Frank, Nancy Horan 2007
mercredi 18 avril 2012
La sagesse du nomade
« Raconter des histoires est la seule occupation concevable pour un être aussi inutile que moi », notait Bruce Chatwin (1940-1989) dans « La naissance d'un écrivain », l'ébauche d'autobiographie qu'il publia en 1983 dans le New York Times. Cette certitude, c'est d'un long voyage en Patagonie qu'il la rapporta. Parti vers l'Amérique australe durant les premiers mois de l'année 1975, depuis longtemps déjà le jeune Britannique rêvait de faire un livre sur « les nomades ici, là, passé et présent ». Un livre qui se pencherait « sur ce qui est, pour moi, la question des questions : la nature de l'instabilité humaine ». D'ouvrages, il y eut six en tout, parmi lesquels En Patagonie (1977), Les Jumeaux de Black Hill (1982), Le Chant des pistes (1987).
S'ajoute aujourd'hui La Sagesse du nomade, sa correspondance. Elizabeth Chatwin, la veuve de l'écrivain, et Nicholas Shakespeare, son biographe, ont œuvré ensemble, avec un soin et une précision rares, à retrouver, choisir, assembler, annoter si besoin cet ensemble de lettres qui embrassent quatre décennies de la vie de Chatwin et tracent de lui un admirable autoportrait en homme inquiet, fantasque, précaire, opaque, âpre souvent. Un errant, un pèlerin mû par une urgence tant physique que mentale, fuyant l'Angleterre - il se sent « si irréversiblement non anglais »... - et plus généralement l'Occident « décadent et corrompu », en quête d'un coup de foudre pour un paysage neuf, ou quelque individu que le hasard du voyage aura placé sur sa route. De la prose de Chatwin, l'intellectuel et poète allemand Hans Magnus Enzensberger écrit : « Sous le brillant du texte, il y a une présence qui nous hante, quelque chose de clairsemé, de solitaire et d'émouvant... » Dans ces lettres réunies, Chatwin nous parle de lui-même de cette même voix.
In Télérama. La sagesse du Nomade, Bruce Chatwin
"Chatwin se décide à rédiger un ouvrage panégyrique sur le nomadisme, une sorte d'"Anatomie de l'errance" "qui dépasserait la théorie de Pascal sur l'homme, assis péniblement dans sa chambre." Sa thèse est la suivante: "En devenant humain, l'homme avait acquis, en même temps que la station debout et la marche à grandes enjambées, une "pulsion" ou instinct migrateur qui le pousse à marcher sur de longues distances d'une saison à l'autre. Cette "pulsion" est inséparable de son système nerveux et, lorsqu'elle est réprimée par les conditions de la sédentarité, elle trouve des échappatoires dans la violence, la cupidité, la recherche du statut social ou l'obsession de la nouveauté. Ceci expliquerait pourquoi les sociétés mobiles comme les tziganes sont égalitaires, affranchies des choses, résistantes au changement, et aussi pourquoi, afin de rétablir l'harmonie de l'état originel, tous les grands maîtres spirituels - Bouddha, Lao Tseu, Saint François - ont placé le pélerinage perpétuel au coeur de leur message et demandé à leurs disciples, littéralement, de suivre leur chemin."
Le livre une fois achevé est considéré trop confus par son auteur et impubliable.
(In: chroniques nomades)
lundi 16 avril 2012
L'art
L'art n'a de valeur - ne l'oublions pas - que dans la mesure où il nous parle. il peut devenir langue universelle si nous apprenons à conjuguer la sympathie sur le mode universel. Notre nature limitée, le poids des traditions et des conventions, sans oublier nos instincts héréditaires, restreignent notre capacité de jouissance artistique. Notre individualité meme établit, en quelque manière, une borne à notre compréhension ; et notre personnalité esthétique cherche ses propres affinités dans les oeuvres du passé. Si nous le cultivons, il est vrai, notre sens de l'art s'élargit, et nous sommes alors capables d'apprécier certaines formes de beauté auxquelles nous étions jusque là insensibles. Mais, en réalité, nous ne voyons que notre propre image dans l'univers - et les particularités de notre tempérament gouvernent notre mode de perception.
Le livre du thé, Okakura, 1905






